Le collectionneur
vendredi 4 septembre 2009, par
Et combien de temps êtes-vous restée comme ça ?
Deux jours.
Deux jours ?
Oui. Deux jours. Le problème, c’est que j’étais allergique à presque tous les produits que les internes venaient de m’injecter. Alors, vous comprenez, attendez que toutes les réactions possibles et imaginables ne se soient manifestées, et vous avez vite fait quatre fois le tour du cadran. D’autant qu’en premier, après les plaques rouges — mais ça, je ne l’ai su que lorsque la sage-femme me l’a raconté — je me suis mise à gonfler. Je sais, je sais, je devais déjà bien l’être assez. Même quand tout va bien, c’est-à-dire quand je ne suis ni enceinte ni remplie d’allergies, je suis déjà assez bien en chair. Mais là, vous ne pouvez pas vous imaginer. Ils ont même cru un moment que j’avais réussi à ravaler le pied. Il leur était impossible d’envisager quoi que ce soit. J’me gonflais, j’me dégonflais. C’était comme si je m’étais mise à bouillir. La sage-femme m’a dit que la plupart des monstres qui avaient peuplé les contes de son enfance lui étaient apparus sous les yeux. Mes cheveux se dressaient, mes ongles poussaient, se rétractaient. Je bondissais au rythme des transformations comme une antilope transgénique poursuivie par une lionne. Mon visage affichait la terreur. On a même vu le spectre de la mort s’étendre sur mes traits dans les moments où j’étais maigre, enfin, disons plutôt, au moment où mon corps s’était à nouveau dégonflé. A l’intérieur, le bébé devait être sacrément ballotté. Et puis, j’ai eu des sortes de spasmes, quelques crises d’épilepsie, des réactions cutanées à la chaîne. Le plus impressionnant, paraît-il, c’est quand j’ai commencé à avoir des troubles du comportement. J’insultais tout le monde. J’ai commencé à parler dans une langue que personne ne connaissait, avec une voix d’outre-tombe qui a fait s’évanouir deux stagiaires. Très sincèrement, à part le russe, que j’ai essayé d’apprendre pendant trois mois avant de passer à l’anglais comme tout le monde, je ne vois pas ce que ça pouvait être d’autre. On n’invente pas des langues, tout de même ! Il n’y avait donc personne qui parlait russe dans cette foutue clinique ? Qu’est-ce que j’ai bien pu vouloir dire au moment où j’implorais le Seigneur ou le Diable de me laisser en vie ? Bref. Tout ça a donc duré pas mal de temps. Oui. Deux jours. On se relayait pour me faire boire et m’éponger le front. Certaines infirmières campaient même dans la salle d’opération. Et puis, ça s’est calmé. Mon état s’est stabilisé. J’ai entendu crier "on voit le pied, on voit le pied", et puis j’ai accouché.

Le pédiatre regardait Arthur qui, du haut de ses quatre ans, ne semblait pas comprendre grand chose à ce que racontait sa mère. Il était même beaucoup plus intéressé par l’un de ces petits jeux dont les salles d’attente regorgent dans ce genre de cabinet, non pour que les enfants développent de quelconques aptitudes mentales, mais bien pour les faire patienter. Ce jeu-là n’était pas très compliqué. Une petite structure en plastique dans laquelle il fallait disposer des cubes, des étoiles, des soleils, et si les figurines vertes se retrouvaient dans leur emplacement vert, une petite lumière se mettait à clignoter pour confirmer au joueur qu’il venait de gagner. Il n’était pas compliqué, mais ce n’est pas pour autant qu’Arthur enchaînait parties sur parties jubilant au rythme des secousses qui traversaient la petite diode bon marché comme l’aurait fait n’importe quel enfant de son âge devant l’enchantement de la victoire et comme lui avait montré sa mère en le postant là, le temps de la consultation, et en lui désignant une saine activité dont Arthur, de lui-même, n’aurait jamais soupçonné l’existence. Ou s’il l’eût envisagée, l’option de s’amuser avec un objet dont c’était la raison d’être aurait cédé inévitablement sa place à d’autres occupations qu’Arthur aurait trouvées bien plus enrichissantes pour développer l’Art d’attendre qu’une séance chez le pédiatre a le don d’imposer à ceux qui auraient largement préféré rester devant la télé. Il se serait glissé sous le bureau pour dénouer et subtiliser tous les lacets qu’il aurait trouvés sur de gros souliers d’adultes puis, feignant la désinvolture et l’ennui, serait allé s’asseoir dans un coin de la pièce pour disposer ses trophées, les compter, et tenter de les ranger dans un ordre méthodique, plaçant d’abord les plus longs sur la gauche, puis sur la droite, puis à nouveau sur la gauche jusqu’à ce que quelqu’un devine qu’il était entré dans une phase compulsive de gestes obsessionnels, et que cette personne, en l’occurrence, sa mère, consciente qu’un temps démesurément long venait d’échapper à sa vigilance, lui recommande d’arrêter. Devant ce jeu qu’on lui avait imposé, Arthur, plutôt que d’essayer bêtement d’en suivre les règles pour communément essayer de gagner, disposait une à une chaque figurine en plastique sur la table, les comptait, et tentait de les ranger dans un ordre méthodique, plaçant d’abord les vertes à gauche, puis à droite, puis à nouveau à gauche. Le pédiatre en fut d’abord assez peu intrigué tellement l’histoire d’un accouchement rocambolesque venait d’investir le plus grand stock d’images fantasmagoriques que son métier l’obligeait à entretenir et qui lui offrait une réputation de visionnaire et d’expert. Il laissa son regard fixé sur ce minuscule pied, se demandant comment il avait pu résister à cette scène de boucherie qu’on aurait pu filmer et visionner, en début d’année, au surplus d’étudiants d’une école vétérinaire pour les dissuader de poursuivre leurs études et surtout les convaincre de changer d’orientation.
Deux jours…
Le pédiatre se remémorait tout ce qui avait pu durer deux jours dans sa vie afin d’évaluer le temps de souffrance qu’Arthur avait subi au début de sa piètre existence et qui allait sans aucun doute rester inscrit dans ce patrimoine de douleurs et d’angoisses qui ressurgit avec les crises d’acné et fait faire aux adolescents leurs premières fugues, leurs premières tentatives de suicide ou encore les pousse à fumer leur première cigarette. Il repensait à son propre patrimoine qu’il jugeait à présent bien médiocre et se disait que s’il avait su, à dix-neuf ans, qu’on pouvait infliger autant de tortures à un corps pas tout à fait encore né, il aurait relativisé ses propres problèmes et se serait éviter toutes ces séances démesurément onéreuses qu’il avait passées chez le docteur Auberstein, de chez Auberstein & Auberstein, psychiatres de pères en fils. C’est donc mû d’un sincère sentiment d’empathie qu’il finit par détacher son regard du pied du garçon pour remonter peu à peu à une image plus globale de ce qui venait de devenir pour lui l’égérie de la piété. Il fixa les quelques figurines vertes alignées sur le côté de la table et remarqua que ce qui occupait Arthur, à cet instant précis, n’était pas tout à fait habituel.
Et il fait quoi, là, votre Arthur ?
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Un nouveau roman, collectif cette fois-ci. Un auteur différent par chapitre, le premier qui le dit qui l’est. C’est là que ça se construit, mot après mot, jour après jour.
Non-Non raconte l’histoire romantico-débile d’un psychanalyste et de son patient, de la belle Maddie et de l’étrange Isabelle, de Non-Non qui n’est pas une tarlouze.
Non-Non, le samedi et le mardi sur le Zine.
Le nouveau roman collectif du zine est pétri d’amour, de romantisme, avec un zeste de café : car c’est un roman rose bonbon, initié par Vonderwomane !
Tout le monde s’y est investi pour vous proposer ce qui se fait de mieux en matière d’analyse des sentiments et de robotique.
Amour et Caféine, c’est maintenant, et c’est dans le Zine !
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Le nouveau roman feuilleton de Johnny commence aujourd’hui, et il s’appelle "Driiiiing" avec cinq "i". Attention, le nombre de "i", c’est important, faut pas rigoler avec l’orthographe, hein ?
On a tous lu des inscriptions idiotes sur les murs, du type " tu veu bésé, apelle moi", "rémi, 06 22 22 22 22", "josiane, salope", ou "je suce gratis, appelle moi au..."
Mais que se passeraît-il si vous appeliez ? Se pourrait-il que l’histoire soit un tout petit peu plus compliquée qu’il n’y paraît ?
C’est tous les vendredis, et c’est dans le Zine !
Début ce vendredi 16 janvier d’un nouveau roman feuilleton écrit par Johnny et intitulé :
la boulangère
Avec du pain, de la psychologie, des enzimes, des petites phrases, "et avec ça ce sera ?", Olivier, une voyante, des événements incroyables, des cascades fantastiques, de l’amour, du drame, et plein d’autres choses et même plus.
Tous les vendredis sur le Zine.