les frites sont en grève
la parole de la tortue
mardi 22 juillet 2003, par
Depuis mon arrestation, je n’ai affiché aucune opposition. Il faut dire que chaque mot émanant de ma bouche est violemment coupé d’un "taizzez-vous" de Mister Mouche.
Celui qui m’a découvert n’est autre que Globulus, le chef des petites armées. C’est bien ma veine. Sortir après dix ans d’auto-incarcération pour me retrouver aux mains d’animaux parlant et pas vraiment sympathiques à mon égard.
Ligoté par des toiles d’araignées, me voilà emporté dans les airs, suspendu comme spiderman au grand aigle royal. Ce petit voyage improvisé me permet de découvrir en peu de temps l’étendu du désastre. Sur des dizaines de dizaines de kilomètres, ma ville est devenue un vaste terrain vague aux couleurs noircies par les flammes. De si haut, je ne vois rien bouger, ni ces nombreux bateaux échoués, ni ces cars renversés. Pas une lumière, pas un mouvement, seul le petit monde animal a l’air d’avoir survécu au cataclysme atomique.
Après un voyage de quelques minutes, l’aigle me dépose au fond d’un trou d’où je suis censé ne pas pouvoir sortir. 25 mètres de largeur, 150 mètres de profondeur, c’est vrai qu’avec les mains ligotées aux pieds, je ne risque pas de pouvoir m’évader. "C’est ici que votre bombe est tombée. Vous y resterez le temps de rencontrer celui qui jugera de votre sort."
Au fond du trou, Globulus autorise les visites. Il faut dire que le milliard de bestioles qui vient voir l’humain est plutôt difficile à contenir. Chaque rampant et chaque volant passe au moins dix secondes devant moi. "Ah !", puis "Oh !", puis "Oh la la !" et Zip, demi-tour. Les voix sont hystériques, toutes aussi aiguës les unes que les autres et mal contrôlées.
Dans ce fourmillement, j’ai le temps de fixer mon attention sur une vieille tortue. Elle est là depuis longtemps. Elle regarde les autres, feignant de suivre avec sa tête les mouvements les plus brusques. Je décide de l’interpeller.
"Eh ! Vous là-bas !
Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah !"
Hurlement général. Les trois quarts des rampants retournent dans leur terrier.
"Eh ! Vous, la tortue ! Vous parlez aussi ?"
La tortue s’approche, lentement, et se met à dire, lentement :
ToutÂ…leÂ…mondeÂ…parleÂ…ici.
Mais vous, vous restez, qui êtes-vous ?
Je...suis...Tortuya, un...des...trois...sages. Je...suis...celui...qui...a...toujours...raison.
Que s’est-il passé ici ?
La bombe [1] était d’une telle intensité que tout ce qui vivait sur la terre est mort, et que tout ce qui mourait s’est remis à vivre. Tous ceux qui ont pu s’envoler et tous ceux qui ont pu s’enfouir dans la terre ont pu résister aux flammes dévastatrices. Seuls les insectes, les oiseaux, quelques rats et quelques serpents. C’est tout. Toutes les vaches, les chiens, les chats, les lapins, les hommes, les femmes, tous ceux qui ne pouvaient pas s’échapper ni par le haut, ni par le bas, ont péri !
Qu’entendez-vous par "tout ce qui mourait" ?
Les hommes, vous ne remarquiez pas que la nature se vidait. Nous mourions tous à petit feu. Tout ce que vous n’aviez pas en élevage était voué à l’extinction. Mais la bombe nous a libéré du prédateur. La bombe nous a donné le temps et l’énergie pour réfléchir. Nous savions, car nous vous avons observé longtemps, que parler serait notre nouveau pouvoir. Alors nous parlons. Vous êtes le premier rescapé que nous trouvons.
Le premier rescapéÂ… Le SEUL rescapéÂ… Je suis le dernier des hommesÂ…
[1] Les points de suspension ont été supprimés pour une lecture plus aisée.
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Aujourd’hui, en me fondant dans la foule d’anonymes travailleurs, en prenant un métro bondé, en parcourant les couloirs qui nous assomment de messages réguliers dits sur un ton simple et courtois appelant les usagers à la vigilance et à la collaboration, en voyant les affiches publicitaires de taille conforme à l’original, en attendant mon tour pour passer dans les tourniquets qui font "bip", j’ai eu l’impression de faire parti d’une armée de robots commandée par un fou.
A chaque importante saisie de contrefaçons de produits Français de luxe, la presse est convoquée pour assister à leur écrasement au rouleau compresseur.
Hé, dix fois moins cher et dix fois plus solide si c’est pas de la concurrence déloyale ça !
Dieu, pourquoi l’as-tu abandonné ?
Le cardinal Ratzinger, nouvelle voix impénétrable d’un pape endormi sur sa gloire, a déclaré, en France, que le "laïcisme acharné" était responsable du fondamentalisme religieux. Par analogie, l’Eglise catholique sera d’accord pour affirmer qu’un "légaliste acharné" est responsable des fondamentalistes du crime et que des "républicains acharnés" sont responsables des fondamentalistes de la dictature.
Mea culpa.
Les touristes sont attirés par le soixantenaire du débarquement. En effet la fréquentation gagne 15% cette année. Un succès inégalé en Normandie depuis 1944 et qui fait réver de nombreux professionnels du tourisme un peu partout dans le monde.