entre le Laos et Paris
mardi 13 janvier 2004, par
C’étaient les grandes vacances. Je passais le plus clair de mon temps à musarder aux alentours de la maison. Je chassais les libellules, je m’entraînais à pédaler sans tenir le guidon de mon vélo, je grimpais en cachette sur le toit de la maison pour grignoter des graines de pastèques et je m’essayais à la pêche aux poissons chats. Je pouvais tout attraper à mains nues : libellules, papillons, sauterelles, araignées.
Mais le poisson chat manqua toujours à mon tableau de chasse.
Un jour, à table, maman me dit :
Tu es une grande fille maintenant ! Assez grande pour aller étudier en France ! A la rentrée, papa et moi avons décidé de t’envoyer en pension. Tu vas voyager toute seule, n’est-ce pas formidable ?
Maman connaissait mes points faibles. J’adorais prendre l’avion. Plus tard, je voulais devenir hôtesse de l’air. C’est si jolie, une hôtesse de l’air ! A dix ans, pourtant, j’allais nus pieds, les cheveux dans les yeux. Mes genoux étaient couverts de croûtes, je détestais me laver et je ne craignais pas de me battre avec les garçons. Mais maman était si gracieuse, si élégante, que je rêvais de lui ressembler un jour. Je pensais : "Je n’ai pas envie d’aller en pension." Et puis Mi vint me chercher pour jouer à l’élastique et j’oubliai.
Les vacances s’achevèrent. Je quittai Vientiane. Au décollage, je versais quelques larmes, bien vite dissipées par l’excitation du voyage. A l’école française de Vientiane, on suit le même programme que les écoliers de l’hexagone. Y-aura-t-il de la neige à Noël ? L’Inconnue de la Seine. Un Américain à Paris. Malgré le temps passé, ces titres de films et de romans ont l’air à présent tout aussi exotiques à mes oreilles que les leçons de géographie de mon enfance. J’étais curieuse de découvrir ce pays mythique dont on vantait tant la magnificence dans les manuels scolaires.
Je fus déçue. En France, les gens vivaient dans des appartements avec du papier peint à fleurs et de la moquette qui sentait le tabac froid ; l’hiver, ils attrapaient des rhumes et des engelures ; le week-end, ils jouaient au tennis, mangeaient du poulet-frites et n’hésitaient pas à rouler des heures juste pour aller au Parc de Thoiry admirer des éléphants, des singes, des serpents, enfin, toutes sortes d’espèces que l’on croisait communément en liberté d’où je venais. Sans parler de cette manie de s’embrasser à tout bout de champ ! Au Laos, on se salue en joignant les mains. Les enfants aussi avaient de drôles de moeurs ! Les petites filles voulaient ressembler à leur poupée Barbie, elles se trémoussaient sur les refrains de Cloclo, elles gloussaient devant les films de Walt Disney.
Habituée aux grands espaces, je souffrais de claustrophobie et m’ennuyais ferme. Les bords de Seine ou le Bois de Boulogne me paraissaient bien monotones et bien insignifiants comparés aux paysages grandioses, colorés et luxuriants qui encadraient les rives du Mékong ! Le contraste me semblait d’autant plus saisissant que mon père, ethnologue, n’hésitait pas à nous emmener, mon frère et moi, au gré de ses pérégrinations, et à nous faire passer des nuits à la belle étoile au beau milieu des rizières.
...Passent les deux premiers trimestres, l’école, les devoirs, les week-ends interminables chez Tatie Hanh, et puis de nouveau, les douze heures de vol, l’escale qui n’en finit pas à l’aéroport de Bangkok, la douane... me voici enfin de retour !
C’est la fête du Pimay, le Nouvel an laotien, qui coïncide avec la fin de la saison sèche, lorsque la chaleur étant devenue insupportable, on attend avec impatience l’arrivée de la mousson. A cette occasion, on organise des lâchers d’oiseaux et de grandes courses de pirogues. Les pétards fusent. Les fidèles aspergent d’eau lustrale les statues de Bouddha. L’on s’arrose aussi mutuellement pour se purifier. Pendant quelques jours, toute la population vit dans la crainte d’être éclaboussée. C’est très amusant !
Cependant, la célébration du Pimay tarde à venir. Il règne une ambiance insolite, lourde, étouffante. On ne m’explique rien . Ça ne regarde pas les enfants ! J’essaie quand même de comprendre. J’épie les grande personnes. Je réunis des indices. La ville pullule d’hommes en uniformes verts. Il y a des blindés à chaque coin de rue. J’ai surpris maman qui payait le samlo [1] avec de la nourriture. J’ai vu, aussi, à la librairie, un très jeune soldat, treize-quatorze ans à peine, voler des fournitures - crayons, gomme, papier. A la nuit tombée, il se passe de drôles de choses. Des familles entières disparaissent du jour au lendemain. A force d’observations, avec ma cervelle de moineau, je finis par deviner que pendant mon absence, des méchants ont gagné la guerre, qu’ils se sont emparés du pouvoir, et qu’ils font peur à tout le monde [2].
Mon plus grand choc, je l’ai lorsque Mi, Ete et Lông viennent me saluer. Je ne sais plus parler lao. Je comprends subitement qu’une page est tournée. Quelques mois ont suffi pour oublier ma langue natale. Je ne peux plus communiquer avec ceux qui furent mes meilleurs camarades de jeux. C’est une déception immense. Abattue, je file me cacher au fond du jardin. Mes amis croient que je boude. D’ici quelques jours, de toute façon, je repartirai pour la France.
Dans l’avion qui m’emporte, je repense à mon ancienne vie. Plus jamais je n’admirerai la file des bonzes qui font la quête au petit matin, ni ne verrai les buffles patauger dans la rizière. Plus jamais je ne sentirai l’odeur des frangipaniers, ni ne contemplerai la beauté des flamboyants. Plus jamais je ne goûterai aux mangues fraîchement cueillies, ni ne me baladerai au bord des étangs, là où fleurissent les lotus, pas plus que je n’escaladerai le mur du voisin pour lui chaparder des papayes, et que papa ne me conduira au cinéma pour voir un film de série Z made in Hong-Kong, en version anglaise sous-titrée chinois !
Quelque temps plus tard, tous les étrangers furent chassés du pays.
A son arrivée à Paris, papa m’offrit un recueil de poèmes avec cette dédicace :
"A toi ma fille !...
La nostalgie que j’ai de toi
Au long des jours, au fil des heures
Le hasard de tes premiers pas
Qui, dans mes souvenirs, demeurent
Tes maladroits battements d’ailes
D’un oiselet au bord du nid.
Mais patientez, mademoiselle
L’âge tendre n’est pas fini !..." [3]
Aujourd’hui, alors que je me promène avec mes enfants sur les berges du Loing, tout en contemplant les flocons de neige qui doucement se désagrègent dans la rivière tourbillonnante, je me dis qu’un jour, tel ces flocons, mes chagrins d’enfance se dilueront dans l’oubli apaisant de mon dernier sommeil.
L’eau est vive et fait du bruit, mais peu à peu nous nous en éloignons et c’est le silence.
[1] Taxi local (sorte de tricycle).
[2] Début 75, les communistes du Cambodge et du Vietnam prirent le pouvoir. A leur suite les communistes laotiens abolirent la monarchie. Courant 76, tous les étrangers furent expulsés du Laos. Les frontières furent fermées. On estime à 30 000 le nombre de personnes qui furent envoyés en camps de rééducation. En 1986, les frontières furent réouvertes et le tourisme de nouveau autorisé.
[3] À toi, ma fille - Paroles de J.-R. Caussimon, musique de Claude Vence.

Arrestation de l’ex-président du Pérou, Alberto Fujimori, à Santiago du Chili, au Chili.
Ça va péter grave.

Le cinquième crash d’avion en vingt-six jours vient d’avoir lieu.
Qui a dit "à nous de vous faire préférer le train" ?