Confusion immobilière
dimanche 26 septembre 2004, par
Paul était sur un petit nuage. Enfin, toute cette histoire invraisemblable prenait un sens ! Ce fut alors comme si le monde s’éclairait devant lui, comme si des rues grouillantes de gens et de vie s’éveillaient d’un long sommeil pour danser en rythme devant lui. Paul se mit à sourire bêtement, provoquant en retour un sourire des gens qui le croisaient. Forcément : voir un type qui avait l’air de sortir du lit après y avoir dormi avec sa chemise, son pantalon et sa veste, arborer une sorte de rictus de bienheureux ne pouvait que faire sourire ou faire très peur...
Paul s’assit à la terrasse du Président, en plein centre ville, dans les rues piétonnes. Il commanda une Affligem, s’affala sur son siège, et poussa un soupir d’aise. Un rayon de soleil perçait entre les nuages ; et tels des crickets à l’affût de la moindre source de chaleur, tous les habitants de cette grande ville du nord étaient de sortie avec leurs lunettes de soleil, les terrasses étaient bondées et les filles court vêtues. Paul observa avec aise une jeune fille à la croupe rebondie qui portait une robe violette avec de toutes petites fleurs blanches qui lui arrivait juste en haut des cuisses, un petit vieux et sa petite vieille un peu effrayés par le monde qui se pavanait devant les terrasses, un cycliste qui avait dû poser pied à terre, faute de place pour rouler et qui grognait en se faufilant avec sa machine, deux crétins en costumes-cravates qui prenaient un air suffisant d’agent de change de Wall Street, mais qui devait probablement bosser dans la compagnie d’assurance du coin de la rue, quatre touristes idiots, plantés au milieu du flux de la foule, qui essayaient de déchiffrer les cartes gratuites du syndicat d’initiative, inconscients de la perturbation qu’ils créaient au sein de la chorégraphie parfaitement calée du flux de poseurs de terrasses qui défilaient régulièrement dans les deux sens ; chaque sens marchait bien proprement à droite et repoussait gentiment de leur côté ceux qui essayaient de transgresser le Code des Terrasses ; deux adolescentes surmaquillées qui essayaient de ressembler à leurs idoles putes de la télé, un type qui tentait de toutes ses forces de bien montrer que lui il bossait, qu’il n’était pas là pour poser comme les autres, et que dégagez du passage bordel, bandes de larves parasites, je suis en retard, un couple entre deux âges qui venait ici se remémorer ce que ça faisait de se pavaner devant les buveurs de bière à six euros et de cafés à trois euros, mais qui étaient bien trop hésitants et collés l’un à l’autre pour avoir l’air à l’aise, une vieille bourgeoise qui marchait comme si la rue lui appartenait et que les jeunes étaient en train de piétiner ses plate-bandes, et un petit cocker perdu, à la fois zen et affolé, qui reniflait en l’air dans tous les sens, et qui vint tout naturellement vers Paul, posa sa tête sur ses jambes, fit "muf" et attendit. Le problème avec les moments de bonheur comme celui-ci, c’est leur brièveté. D’abord, Paul réfléchissait trop, et son cerveau continuait de turbiner pendant qu’il semblait s’abandonner à la vanité joyeuse des foules, ensuite, à force de se dire "qu’est-ce qu’on est bien", on fait nécessairement tout merder, c’est mathématique, à chaque fois pareil, dès que la conscience du bonheur est là, c’est qu’il est foutu, aux abois, on sent la réalité qui pousse avec sa truffe par derrière, qui avance, qui fraye son chemin dans notre béatitude de façade, et
PLAF !
La revoilà. La réalité. La descente s’amorça, Paul tenta de s’accrocher virtuellement à la belle jeune fille avec des gros seins et un visage rayonnant la bonté et la générosité qui lui souriait, mais c’était peine perdue. Que venait-il vraiment d’apprendre dans son entrevue avec le directeur des fonderies ? Non, pas les fonderies, je vais recommander une autre bière, c’est pas possible, bordel ! Il leva le bras, mais le serveur ne le vit pas, ou ne voulut pas le voir. Paul eut un tic nerveux. Il détestait être ignoré de la sorte, et maintenant il fallait attendre que le serveur revienne. Parlez-moi d’un tue-le-zen, attendre un serveur sans savoir s’il va ou pas vous remarquer au milieu des vingt tables de la terrasse. Je ne vais quand même pas me lever et lui gueuler dessus, bordel !
La psychologie des garçons de terrasse est aussi complexe que la politique étrangère des USA. Etre un garçon de terrasse nécessite des qualités psychologiques et diplomatiques particulièrement perverses : vous devez être capable d’ignorer les bonnes personnes, et d’être au petits soins avec celles qui énervent au plus haut point les premières. Par exemple, il n’aurait pas sens de servir avec célérité tout le monde sur la terrasse, d’être attentif aux appels de ceux qui n’ont pas de voix ou qui ne savent pas lever le bras avec assurance tout en posant leur ton avec la justesse d’un baryton de terrasse. Non. Votre but profond dans votre vie de garçon de terrasse est de gérer un psychodrame permanent, et ce pour deux raisons principales : la première est qu’être vraiment attentif serait bien trop fatiguant, et plus grave pourrait vous amener à la limite de la transpiration, ce qui serait particulièrement malvenu pour votre style et élégance ; la seconde raison est que tout le monde a le droit dans sa niche écologique à sa sphère d’influence, que la vôtre c’est la terrasse, et que si vous n’en profitez pas vous allez mourir beaucoup trop vite. Vous allez donc créer deux camps, ceux qui ont votre attention, et ceux qui ne l’ont pas, et attiser la jalousie des pauvres de terrasse envers les possédants de terrasse, au-delà de toute considération de richesse, recréer votre propre petite société particulière dont vous êtes le roi et l’arbitre, créer et régler les conflits, attiser les passions ; vous allez valoriser ce type aux yeux de sa femme en plaisantant avec lui, en étant aux petits soins avec, tandis que l’autre, avec sa tête de bellâtre qui ne vous revient pas devra vous rappeler trois fois pour avoir du sucre et une cuillère avec son café trop froid et passera pour une buse aux yeux de sa pouf, y’a pas grand mal, ils étaient condamnés de toute façon.
Il n’y a pas de politique particulière chez les garçons de terrasse envers des personnages comme ce type bizarre et un peu débraillé, plutôt sympathique sur la droite de la terrasse, mais s’il ne parle pas plus fort et qu’il ne bouge pas les bras, on ne peut VRAIMENT pas l’entendre...
Mickael la seule star qui ressemble à un personnage de bande dessinée est liiiiibre !!! Le petit salopio qui a voulu envoyer bambi en prison est baisé sur toute la ligne. Il y a quand même une justice.
Faut pas déconner non plus !
Et voilà, il est mort depuis plus d’un jour, et sur sa mort, aucune brève. Sa mort n’est même pas intéressante. Tout ce qu’on peut dire, c’est "ben oui". "Voilà". Ou bien "il avait l’âge de faire un mort" [1]. C’est décevant.
C’est un peu comme les blagues ratées, celles où on dévoile la chute dès l’amorce. C’est prévisible et ça ne fait rire personne.
Ce Jean-Paul, quel rabat-joie, et jusqu’au bout, dis-donc.
Des informations [2] font état de l’utilisation, en Chine, de la peau de condamnés à mort pour en extraire le collagène [3] revendu à des fabriquants de cosmétiques Européens.
On saisit bien, là bas, l’accuité de la menace que fait planer un enquêteur sur la tête d’un accusé en lui déclarant :
" J’aurai ta peau !"