Il a fait caca.
Il sort des WC. Va dans le salon, s’assoit, prend une clope.
Sa copine hurle : "Ca puuue ! Putain ! Vas mettre un coup de parfum !"
Il râle, se lève, va aux WC, allume sa clope, appuie sur le déo ...
BOUM !
Ainsi font font font les petits, les p’tits cons,
Ainsi font font font, 3 p’tits tours et puis s’en vont...
Je ne sais plus pourquoi je lui ai donné ce surnom, tout ce que je sais, c’est qu’à l’origine, nous étions fusionnels.
Aussi, lorsqu’il a voulu me tuer le premier, je n’ai pas su quoi faire… Pour moi, il est passé du stade de Lapin blanc, à Lapin mort…
Mon enfance a toujours était heureuse, malgré le fait que j’étais nulle en matière de relation sociale. Des échecs sentimentaux consécutifs, comparables à une lamentable succession de fiascos pitoyables, qui n’avaient engendrés chez moi qu’un dédain pulsionnel pour cette maudite race qu’était les hommes…
Toujours seule, à l’aube de mes dix-sept ans, j’ai entendu qu’une personne digne de confiance fasse surface lorsque je l’ai rencontré, lui…le Lapin mort…
Notre relation avait commencé depuis l’aube des temps et s’était inconsciemment ancrée à même mon essence. A sa rencontre, nos regards se sont cruellement cherchés et lorsqu’ils se sont enfin trouvés, nous avons fusionnés pour l’éternité. Ce fut alors pour moi une renaissance inattendue, ambigüe presque… Je n’étais plus seule, nous étions deux… et ce n’est qu’au bout de la troisième année que j’ai enfin compris. Son immatérialité s’était modifiée et avait pris une consistance solide, envahissant organiquement mon esprit.
J’ai alors enfin pu découvrir sa véritable personnalité, ses habitudes, ses intentions, ses projets. Pour moi ce fut une révélation, j’avais été enchaînée durant deux années à ce lapin mort et je commençais à comprendre ce qu’il était en train de faire… Il m’étouffait lentement, m’obligeant sans cesse à réfléchir, à me questionner, à me culpabiliser… Petit à petit, il s’était insinué en moi, grossissant mes côtés obscurs, tristes, chiants… Inconsciemment, je l’ai laissé m’envahir, me rabaisser, me fragiliser…
Allongée dans mon lit, les yeux rivés sur l’écran, je pouvais sentir près de moi son souffle chaud, son ronflement aigre… Brusquement tous ses défauts me revinrent en mémoire… Tous ces week-ends pluvieux passés chez lui à ne rien faire, enfermés dans sa chambre miteuse et étroite devant la télévision ou devant la console. Quel désastre ! Quel ennui !
J’avais toujours souhaité une vie mouvementé, imprévue. En échange de cela, j’avais opté pour une vie monotone, routinière, fastidieuse. Je devais décider de tout, prendre toutes les décisions pour éviter de sombrer dans cet ennui chronique et pathétique qui me valait quelques polarisations sentimentales. Il fallait donc que je prenne sur moi pour égayer un peu ce quotidien macabre.
Seule, dans cette relation soporifique, je devais tenter de le secouer, de le motiver, de lui donner envie de vivre alors que moi-même je ne souhaitais qu’une chose : mourir. Je tentais désespérément de communiquer avec lui, malgré son éternel mutisme, mais il n’y avait rien à faire, il n’était pas enclin à me faire ce privilège.
Pour le bien de notre relation, je devais inlassablement me déplacer à son domicile, parce qu’il n’en avait pas les moyens, sortir avec lui et décider de la soirée, parce qu’il n’en avait toujours pas les moyens !
Tous nos projets… que dis-je, mes projets semblaient impossibles, surréels. « On ne pouvait pas », « on devait attendre ». Alors, j’attendais, imperceptiblement les années passaient, et j’attendais…
Dans mon engrenage de solitude, j’avais beau me torturer psychologiquement, il ne comprenait pas. Même lorsque je lui expliquais, la seule réaction que j’ai pu attendre de sa part fut : « j’ai l’habitude maintenant, tu sais… ». Blasé, saoulé de tout ce que je pouvais faire pour tenter de m’en sortir. J’avais le droit de me taire et de souffrir en silence car « il ne comprenait pas ce que je ressentais ». J’avais beau tenté de lui expliquer ce qui se passait dans mon crâne, il ne voulait pas savoir. Il se disait « impuissant » face à mon état… Et moi alors ? Qu’étais-je censée faire dans ces moments où je souhaitais qu’il m’aide, qu’il me réconforte ?
Alors devant son habituel silence, son stoïcisme fréquent et sa passivité agaçante, je me débrouillais seule, encore une fois.
Toujours là, à se victimiser et à dire que tout était de ma faute, que c’était moi qui déclenchait toujours cette guerre incongrue ! Vomitive situation continuelle qui ne faisait que m’isoler un peu plus chaque jour dans mon esprit...
Quand j’arrivais à lui pardonner son état végétatif, il fallait qu’un autre problème me ramène à la triste réalité. Son ami d’enfance, omniprésent dans notre relation, ne pouvait m’empêcher de constater, impuissante, qu’il s’échappait de mon emprise.
Est-ce donc ça ma récompense ? Est-ce donc cela que j’avais mérité pour tous mes sacrifices ?
Je lui pardonnais tout, sans concession, et en contrepartie je ne faisais que subir son ignorance au quotidien, le moindre de ses faits et gestes me paraissant superficiel, dénué de tout sentiment. Sa vie sur un trône, la mienne dans la fange, à ses pieds…J’attendais indiscutablement qu’il s’intéresse à moi, me fasse sentir qu’enfin, je pouvais vivre près de quelqu’un... Echec, incommensurable !
J’avais alors cette désagréable impression de vivre seule, mais pas totalement seule, parce qu’il y avait toujours cette présence… cette présence funèbre, celle… d’un lapin mort.
Enfermée, emprisonnée, enchaînée même... je ne pouvais m’empêcher de songer qu’il tentait de m’étouffer. C’est pour ça que cette nuit là, à mes côtés, je l’ai laissé s’endormir le premier. Je venais juste de terminer mon dossier lorsque j’ai entendu son éternel ronflement. Enfin, j’allais pouvoir exorciser ce mal être qui rongeait mon corps depuis des années...
Précautionneusement, j’ai tiré sur le fil pour éteindre la lumière et surtout pour débrancher la lampe. Je l’ai observé un instant dans l’obscurité, satisfaite de voir avec quelle facilité il pouvait s’endormir si vite. Puis, je me suis redressée lentement sur mes oreillers, en position assise, et j’ai quitté délicatement ma couche. J’ai empoigné fermement ma lampe de chevet, dont le poids conséquent me fit forcer d’avantage, et je l’ai posée contre ma poitrine. Lentement, silencieusement, j’ai fait le tour du lit et je me suis positionnée au dessus de lui.
J’ai attendu un instant.
Toutes ces années passées à ses côtés, à attendre qu’il se passe quelque chose. Mon cœur s’était mis à battre furieusement la chamade, mes gestes paraissaient moins sûrs que dans mes fantasmes. Etait-ce la peur où la haine que j’éprouvais à son égard qui me faisait douter ?
Toutes ces années perdues pour rien…
J’ai abattu l’ « arme » sur son crâne avec une agressivité inconnue. Un étrange bruit m’est parvenu à l’oreille, le mélange d’un son mat, étouffé, combiné à un craquement furtif. J’ai répété le geste plusieurs fois, pour être sûre qu’il ne se relève pas et je suis restée devant son corps, une minute ou deux.
Je pouvais sentir mon coeur marteler furieusement ma cage thoracique. Les mains tremblantes, j’ai posé la lampe de chevet sur le sol glacial, puis, j’ai couru dans la salle de bain. J’ai ouvert le tiroir noir, à gauche de l’entrée et empoigné la bouteille inflammable que j’avais préparée au préalable, avant de revenir dans la chambre.
J’ai alors déversé le contenu sur le lit, sur le corps… et j’ai craqué l’allumette.
Ardemment, le feu a glissé sur lui comme de l’eau, et tandis que je regardais avec une fascination malsaine les flammes dévorer son corps, je n’ai pu m’empêcher de culpabiliser…
Si seulement, il n’était pas passé de stade de Lapin Blanc, à Lapin mort…
Au premier instant, une étincelle de conscience viendra fleurir dans les cendres de ma dépouille noircie. Sans pouvoir encore rien percevoir, je me saurai né en ce monde. Et la première chose qui envahira mon esprit sera une souffrance immaculée, qui s’imposera en quelques secondes, annihilant toute autre considération. Mes premières pensées se fondront dans une masse indistincte de terreur et de ressentiment inexplicable.
Que l’incendie soit. L’infernal tourment des damnés, les flammes dans mon ventre et dans ma poitrine, en train de tout ravager. En une seconde, je vomirai les flammes de moi, hors de mes poumons calcinés par ma bouche grande ouverte. Ils retrouveront alors leur aspect rosâtre et leur tiède humidité. Les muscles intercostaux prendront de la consistance et s’épaissiront sur la charpente noircie de ma cage thoracique. Des volutes de fumée opaque viendront s’évanouir sur ma peau séchée.
Je me redresserai lentement, mes vertèbres venant se coller une à une au poteau auquel je suis ligoté, et les cordes se resserreront sur moi. En une seconde les flammes auront reflué de mon visage, et je verrai à nouveau la foule hostile massée à mes pieds, tous ces visages uniformes tendus vers moi. Que ces charognards impurs ne quittent plus jamais mon champ de vision. Leur malsaine curiosité les souille. Je les verrai venir à moi et se masser au pied de mon bûcher tandis que ma peau carbonisée s’éclaircira et enflera pour couvrir les parties osseuses mises à nu. Mes épaules s’envelopperont de ce tissu charnel et retrouveront bientôt leur mobilité. Les cendres emportées par le vent se recolleront à moi, reconstituant mes cheveux, mes mains carbonisées. Alors tout mon corps se mettra à trembler, et ma bouche, devenue fonctionnelle, à geindre et hurler. Mes entrailles creuses, vides de leurs fluides retrouveront leur apaisante moiteur et le liquide qui les baigne cessera de bouillonner. Les langues de feu dévorantes, chaque seconde moins intenses, délieront mon ventre de leur carcan. Des gargouillis indistincts crachés par ma bouche se dégageront alors des mots durs et heurtés, mes premiers en ce monde :
Maudits ! Maudits ! Soyez tous maudits !
Et les flammes reflueront lentement de ma chasuble de grosse toile imbibée d’huile, et la maille brune se reconstituera peu à peu, enserrant mes membres. La souffrance se fera moins violente, plus insidieuse, concentrée autour de mes jambes. Peu à peu, le feu s’affaiblira et se retirera en ronflant entre les bûches consumées sur lesquelles je suis juché. Les trombes de vent éteindront les flammèches l’une après l’autre, jusqu’à ce que mes pieds nus redeviennent intacts, et que la douleur s’efface enfin.
Alors, la dernière flamme, portée par la torche du bourreau, s’évanouira dans un crépuscule de plus en plus clair. On me détachera, mes ennemis enroulant la corde autour de leurs mains, et l’on me bousculera du haut du bûcher.
Je me retrouverai au centre de la plèbe hostile, chahuté et harcelé par la vindicte de mes semblables à mon égard. Leurs sifflets, leurs insultes. Ils ne comprendraient jamais rien. Me voici incompris et de fait, roué, châtié, humilié. Dans mon dos, on démontera en toute hâte le bûcher. A la vérité, mon audace leur fait peur. Que mon âme s’élève bien au-delà de ce théâtre de misère et perdure. Ils ne peuvent attenter qu’à mon corps meurtri, mes mots eux s’épanouiront au cours des siècles à venir et mon nom sera retenu.
Perché sur une caisse de bois, mon bonnet de fou sur la tête, j’élèverai la voix, une dernière fois, pour leur asséner cette sentence :
… Et alors, il lui dit : "retiens toi au pinceau, j’enlève l’échelle".
Seul sur ma misérable scène, ployant sous le poids du silence, la cible de mille regards hostiles. Tas de cons.
Mon esprit s’est élevé à partir du moment où je me suis abonné à Courrier International. Courrier International, avec son beau papier, plus blanc, plus rigide, avec son encre qui ne coule pas ; en matière de presse, force est de constater qu’il s’agit du meilleur titre, à bien des égards. Vu que ce journal est organisé à partir d’une compilation d’articles issus de la presse étrangère, on dépasse les eécueils nécessairement liés aux medias locaux ; leurs visions nombrilistes, leur cancans inévitables, leur coin-coins populistes et toute la compagnie des racolages ultra-minables. Dans Courrier International l’intérêt ne vient pas des articles en eux-mêmes, mais de la multiplication des perspectives sur un sujet précis. Courrier International proposera tel papier d’un quotidien chinois et tel point de vue de son confrère sénégalais. La valeur réside dans la juxtaposition des deux articles, la vraie information est là, un éclairage naissant de la comparaison, votre petite ampoule allumée par la différence de ce que disent les Chinois et les Sénégalais lorsqu’ils s’expriment sur une chose identique ; indépendamment du fait que les deux textes ne constituent intrinsèquement, l’un comme l’autre, chinois et sénégalais, qu’un ramassis de bavassages ineptes et de sottises ethnocentrées. Il faut monter d’une marche pour regarder les phénomènes du monde avec conscience.
En lisant Courrier International, nous nous sentons, à terme, citoyens humains, terriens, nous développons une acuité globale sur la réalité, notre analyse prend une ampleur exhaustive et n’est plus confinée à l’étroitesse d’un terriroire restreint. J’incarne la sagesse comme tous les sages, en voyageant au-delà des mers et à travers les continents. Ma vision s’est émancipée pour devenir transversale, entière, complète, transcendante, sacrée. Les guerres, les famines, les pollutions, la dope, le crime, la propagande et le mensonge se nourrissent tous dans le même plat. Quelles qu’en soient les épices, la grande cuisine de la connerie humaine turbine à plein régime selon des règles ancestrales.
Les types de Courrier International l’ont bien compris. A force de pêcher des articles dans tous les journaux de tous les pays, ils ont su repérer les invariants, les fondamentaux, les bases. Et même, dans une rubrique, ils s’en amusent. Cette rubrique relate les pires incongruités, les actions absurdes, les conséquences désopilantes de la connerie humaine. On se marre sur le dos des cons, on s’en moque parce qu’il faut bien en rire, parce que nous, les sages, sommes suffisamment détachés pour savoir aussi se gausser au milieu du torrent des tourments. L’humour est la politesse du désespoir. Mais pour réduire le désespoir la vraie sagesse exige l’action. La bonne rigolade, la revigorante détente n’empêchent pas le combat.. La connerie devore les âmes, contamine les sociétés humaines et finira, à coup sûr, par détruire l’univers si nous baissons les bras.
Chacun peut intervenir à son niveau contre cette peste, avec des gestes simples. A l’aide d’un distributeur de boissons fraîches et d’un briquet.
Le numero 67 de Courrier International, relevait, page 28, les accidents les plus cons de l’histoire. Parmi ceux-ci, la liste mentionnait le cas d’un type écrabouillé par un distributeur de boissons. Assoifé, il avait introduit ses sous sans que le distributeur ne libère de cannette en retour. Le type, floué, avait secoué la machine avec une détermination telle qu’il avait fini par la faire basculer. Elle lui tomba dessus et il mourut. Rien n’est plus con que de périr ainsi, écrasé par un distributeur de boissons fraîches. J’ai disséqué de long en large tous les numéros de Courrier International, soit la synthese de tous les journaux du monde entier et il s’avère, effectivement, que je n’ai rien relevé de plus typiquement con. Dans les archives de la connerie humaine, les distributeurs de boissons jouent un grand rôle. Ils en révèlent les cimes et ils en sondent la profondeur.
La firme multinationale Coca-Cola propose plusieurs distributeurs et des avantages à la commande puisque la livraison et l’installation de l’appareil est comprise dans l’achat. Personnellement j’ai opté pour le V 408, un modèle léger, avec un habillage rouge vif et des lumières clignotantes : autant de signaux efficients et nécessaires dès lors qu’il s’agit de traquer le gros. On reste calé sur un principe basique, avec une sélection à 10 touches dont chacune est heureusement illustrée d’un visuel intelligible pour tous. J’ai apprécié la maniabilité des volumes, soit une largeur de 85 centimètres permettant une prise sur les deux côtés, une profondeur de 79 centimètres autorisant une intervention latérale et une hauteur également accessible de 183 centimètres qui ne découragera pas les mongols les plus achevés. Le poids à vide de la machine atteint 295 kilos, ce qui, sans être prohibitif, tempère le con trop freluquet et favorise les cons massifs. A un moment donné je crois qu’il faut assumer d’influer sur la démarche en fonction de son goût propre, il faut se reconnaître, se faire plaisir, il faut s’autoriser à zigouiller un con selon son coeur. Personnellement, j’ai un penchant pour les brutasses, les cons barbares et primitifs.
La sagesse que te transmet Courrier International incite à prévenir les dérapages. Tu décomposes les actions menant à l’objectif que tu t’es fixé , tu anticipes les peaux de bananes. Ainsi, grâce au distributeur de boissons tu pares à l’erreur judiciaire, tu t’assures. Car loin de décider subjectivement tu vas ferrer un con prouvé. Et chaque année, grâce au distributeur de boisson je piège mon con, le con objectif parmi les cons possibles, la bête de concours, réelle et authentique. Cette année j’ai fait installer le V 408 dans une station essence, pas loin des pompes, à la portée des pistolets.
Une chaleur caniculaire, un ciel blanc délavé par le soleil, le jet noir des pots d’échappement. Des types aux chemises ouvertes, des femmes en bermuda et en short rose, des lunettes de soleil, des vacanciers et des vêtements trempés de sueur. Des 4x4, des citadines et des berlines, chaque nouveau véhicule entrant dans la station relançait l’attention et piquait mon désir d’action. Alors qui ?
Le cons des cons est apparu au bout d’une heure. Retrospectivement, il y avait comme une évidence. En fait, j’ai su que c’était lui dès le premier coup d’oeil. Je l’avais senti. L’expérience peut-être, le flair sûrement. Un grand gaillard, obèse, chauve, rougeau, qui soufflait comme un buffle, doté du cou de l’animal ; sa nuque faisait des plis. Le type avait stationné son Renault Master blanc devant une pompe à essence, mais au lieu de se servir, il s’était dirigé vers le distributeur de boissons. Evidemment, j’avais trafiqué la machine, la vidant entièrement de sorte qu’elle ne livra aucune cannette et qu’elle ne rendit pas les pièces. Victime de la supercherie, le con fulmina rapidement et envoya un coup de boule dans l’appareil, puis, non content de s’être défoncé le crâne, secoua le distributeur avec une rage telle, beuglant une logorrhée d’insultes et de sons gutturaux, que la machine vacilla, vacilla, vacilla, et donc se renversa.
Ah le con ! Mais quel spectacle extraordinaire ! Ecrasé par un distributeur de boissons. Le con geignait à present, gesticulant vaguement, à terre, sonné et meurtri par les 295 kilos de mon appât, la cage thoracique certainement enfoncée, coincé sous la ferraille. Je me précipitai, décrochai le pistolet d’une pompe et arrosai copieusement ma proie avec un jet continu de sans plomb 98. L’essence éclaboussait son visage grimaçant et se mêlait au sang qui coulait sur son front. Le con toussait, déglutissait, s’étranglait. Il devenait cramoisis et, bloqué par la masse qui le broyait, se résignait et se vidait.
Il y en avait pour quatorze euros quatre-vingt quatre d’essence quand je stoppai l’arrosage. Des types se précipitaient dans notre direction. Il était temps de décarrer. Avec mon briquet j’enflammai un exemplaire de Courrier International, son papier au grammage épais, et je lâchai la torche improvisée sur le blessé. Un brasier de chair, de plastique et de fer éclata derrière moi tandis que je m’engouffrai dans le Renault Master. Les clefs se trouvaient sur le contact, forcément, puisque j’assassinais un con parfait.
Je démarrai en trombe, le bruit du moteur me privant des ultimes hurlements du supplicié, périssant dans les flammes, prisonnier de l’objet sur lequel il s’était stupidement acharné. Dans une quinzaine de jours, j’aurai revendu sa camionette sur le parking d’un supermarché et j’appelerai Coca-Cola pour acheter un autre distributeur V 408. C’est peut être regrettable, mais le bûcher d’un infaillible con vaut bien le sacrifice d’une machine à boissons.
La Saint Con ? Qu’est-ce que la St Con ? Ses origines sont à la fois si loin et si près... Partons à la découverte des racines de cette fête hautement commerciale.
La Saint Con est la Fête de l’Entente Sacrée Universelle entre les tribus des Parsocha et les Ouèmepey. Lors de ces étranges festivités, il est de coutume de brûler un con. Un con parmi les plus gras et les plus beaux des deux cheptels des Parsocha est ponctionné et un autre, tout aussi gras et dodu, est prélevé dans l’élevage des Ouèmepey le tout selon des critères précis. Les deux sont mis en concurrence et la tribu qui aura grillé le plus gros con aura le droit de boire plus de bière.
Le con est élevé en plein air et nourri toute l’année durant. Pour engraisser un con, il faut lui donner une occupation. Ainsi, au début de chaque année est organisé dans chaque cheptel, l’élection du Con en Chef des Parsocha et des Ouèmepey.
Cette année il s’agit de Seigle et de Kola.

Seigle, le con des Parsocha, est un con de sexe féminin et à la jupe dévoilant les mollets avec lesquels elle a charmé tous les cons du cheptel des Parsocha. Elle avait deux adversaires particulièrement coriaces : Deska et Fabi, deux cons hargneux plutôt sexistes qui étaient très jaloux du sourire de Seigle. Ils auraient tant voulu réussir comme elle à charmer les cons du cheptel avec cet email diamantin, mais non, ils sont petits et moches (ou chauves et moches) et en plus, il ont l’air con. Alors que Seigle, si c’etait clair pour les Parsocha que c’était LA potiche de l’année, avait l’air gentille et belle. Les cons des Parsochas l’élurent donc unanimement au poste de Con(ne) en Chef du cheptel des Parsochas.
Du côté Ouèmepey, la lutte fut étonnamment bien menée par Kola. Kola avait maints adversaires, mais déjoua leurs pièges habilement par un coup d’éclat. Il accusa son rival le plus flagrant, Galouz’, d’avoir été très méchant et de l’avoir poussé dans le torrent qui sépare les contrées Ouèmepey des terres Parsochas. Le torrent était très sale et très boueux à cette période de l’année et des tas de gens avaient caché des choses très obscures dedans. Kola mit Galouz’ hors du jeu et menaça Mamme de révéler qu’elle avait caché dans le torrent un vibromasseur hors de prix (troisième algue à gauche) pour la faire taire également. Le doyen des cons de l’élevage des Ouèmepey aurait été parfait pour briguer une nouvelle candidature, mais il se faisait vieux et avait compris que de toute façon, il perdrait la partie contre Kola. Il préféra abdiquer parce qu’il ne sentait pas d’humeur à se faire donner la fessée par cette racaille politicienne, connue des services de police.
La sélection naturelle du con de chaque tribu est suivie d’une petite année de repos durant laquelle chaque con du troupeau se lamente sur sa connerie d’avoir élu à sa tête ce gros nioufs encore dix fois plus con qu’eux, attendant pour les Ouèmpey et les Parsochas de la corpulence et de la qualité du con choisi pour le round final.
A la fin de cette année vient donc la Saint Con où les Parsochas et les Ouèmepey vont porter en triomphe chacun de leur con à la victoire. Parfois d’autres tribus sans importance viennent présenter leur con, qui ne font d’ailleurs pas long feu face à la longue tradition de la St Con des deux tribus principales. Le con des Uds D’Ephe avaient cependant cette année obtenu un bon score à la Saint Con, avec leur jeune Baygon, attirant les bravos hypocrites de leurs adversaires et les sifflets des poivrots de chaque tribu. Ce bon score n’était d’ailleurs pas suffisant pour voir leurs réserves de bière suffisamment ravitaillées à la fin des festivités (mais ils avaient par contre beaucoup de beurre, une substance rare chez eux dont ils apprécient les propriétés lipides glissantes. Il se trouve en effet que le beurre est un excellent lubrifiant mais... y’a comme un truc pointu qui me rentre dans le cul !... Ce n’est pas moi qui irai les contredire, mais ceci est une autre histoire.)
La bataille fut farouche entre les deux camps, cette année, en effet, une nouvelle arme entre camps venait d’être inventée (en fait elle existait déjà avant mais leurs prédécesseurs avaient beaucoup trop honte de s’en servir) : l’incendiage médiatique. Il s’agissait d’embaucher tous les crieurs publics et de débiter des insanités sur la candidate Parsocha, puisque seul Kola avait décidé de s’en servir, son programme étant encore plus pourri que celui du con moyen et aussi parce qu’il avait moins d’arguments. En effet, Seigle avait de grandes jambes lisses, épilées et Kola était petit et poilu. Seigle avait une paire de seins blancs et fermes et Kola une paire de noix et une bite qui ne pourrait pas faire mal à quelque chose de plus grand qu’un teckel. Seigle avait une allure calme et posée tout à fait charmante tandis que Kola était teigneux, râleur, égoïste et hystérique. C’est donc en toute simplicité que Kola joua sa meilleure carte : Il fit passer la Conne des Parsochas pour une pute, une mère indigne qui simulait au plumard et dont le frère avait participé à on ne sait plus quelle explosion contre un bateau qui a l’air d’être important, mais dont nous nous foutons allègrement.
Au final, à la fin d’un sprint d’enfer, Kola atteignit en premier l’arrivée, à une allure de 54 kilomètres à l’heure, tandis que Seigle fut freinée, atteignant à grand peine du 46 kilomètres à l’heure (gage du vote de tous ces électeurs mâles à qui elle a personnellement expliqué son programme).
Kola, vainqueur, fut donc porté en triomphe. Sous l’égide de son Saint Patron, le Con de l’année est porté par tous, Parsochas et Ouèmepey et éventuellement les cueilleurs de champignons qui peuvent passer par là et se laisser emporter par l’ambiance rotante et suintante d’alcool.
A ce stade de la compétition, les membres des deux tribus sont tellement torchés que, pour plus de respect de l’environnement, la voiture dans laquelle Kola fait son voyage vers le Crématoire Cérémoniel est alimenté par le vomi de tous les présents, la voiture étant Grogo, le plus grand individu à des kilomètres à la ronde, qui s’est tout simplement torché à mort avant de se greffer un moteur fonctionnant au bioéthanol et ce directement dans son foie. L’huile de vidange sort par les voies naturelles.
Kola fut cette année transportée par Grogo et jouit de son éphémère notoriété avec un divorce, un mariage, une signature de traité à Lisbonne, une sombre histoire de sms envoyés pendant le travail (il s’est d’ailleurs fait sérieusement réprimander par le professeur qui lui a rendu son téléphone à la fin de l’heure.) et le passage en force de lois que les cons prennent très au sérieux et qui seront le sujet des prochaines élections de cons.
Le rituel de crémation doit-être scrupuleusement respecté. Tout d’abord, les deux tribus (et les campeurs) doivent jeter tout ce qu’ils tiennent dans la main (très souvent des bières et quelques bolets qui auraient été du plus bel effet dans une omelette assaisonnée d’estragon.) sur le con élu et le porter sur le bûcher (amas de bois mal équarri qui n’avait pas servi à se chauffer ou à tailler un fût pour la bière) et qui s’enflamme de belle manière, faisant griller le con sur place, au sommet de sa gloire.
C’est au son de la Mare Seyait aux Demoiselles chantée par ces dames, au rythme du crépitement du costume Yves Saint Clauront de Kola, que ces messieurs négocient aimablement les fûts de bière restants. Les survivants Parsochas qui tentaient encore de parlementer étaient jetés dans le feu en plus de quelques gnons supplémentaires.
Le lendemain de la Saint Con sonnerait le début d’une nouvelle année et d’une sacrée gueule de bois pour tout le monde. Si Kola brûle toujours, et bien il cramera toujours, et ça fera du chauffage pour l’hiver ! (rien ne se perd dans ce pays, sauf les gnons.)
Message complémentaire : J’emmerde tous les critiques qui me diront quoi que ce soit sur le réalisme de ma crémation. Bon appétit et Joyeux Noël...
C’est toujours la même chose. On ne prépare pas, on se dit : "c’est bon, j’ai le temps", et paf c’est demain. On aurait bien pu écrire un texte, comme ça sans se relire et ce en vingt minutes, mais non. On va arrêter de s’appeler "on" d’ailleurs.
Et donc j’ai décidé de ne pas participer à la Saint Con cette année. C’est encore la décision la plus sage, afin d’éviter tout texte de merde inutile, perte de temps à la fois pour le lecteur, pour le comité de cons sacrés qui met en ligne et surtout mon précieux temps à moi. Ma femme est malade dans le lit, elle a quarante de fièvre (et je me force à écrire en chiffre là, hein) et a vomi en rentrant du boulot, j’ai un gros soucis de iptables de merde sur le serveur lapin (pub : www.lapin.org) à régler, sûrement un bon paquet de dessins tous plus nuls les uns que les autres en retard, un peu de programmation en plus à faire et par-dessus le marché j’ai une excuse de saint con à pondre.
On va faire soft : je suis un fainéant, j’ai rien branlé.
Je sais, ça n’a rien d’original, vous aussi vous n’avez rien branlé mais pourtant vous avez un texte. Alors je peux avouer que le ridicule ne tue pas : Mon ordi a planté et j’ai perdu toutes les sauvegardes de mon texte de Saint Con. Si, si. Il a planté, je vous dis, alors je viens m’excuser de ne pas pouvoir rendre mon texte, c’est tout.
Bon, vous avez raison, je peux trouver une excuse un peu plus développée, c’est vrai qu’il a un peu plus que planté.
En fait, mon ventilateur d’alimentation faisait un sale bruit depuis quelques jours. Un genre de vrombissement de bourdon enragé, assourdissant, obnubilant. Et ce soir d’un coup, plus rien. Je me suis dit que c’était plutôt une bonne nouvelle et que j’allais pouvoir enfin éprouver la sérénité absurde du codeur suspendu aux bruits réguliers, hypnotiques des touches de son clavier. J’en venais à me demander si je n’allais pas enfin l’écrire ce putain de texte lorsque j’ai commencé à sentir l’odeur. Caoutchouc grillé.
Caractéristique. Mon ordi a coupé juste après que je la perçoive. Un claquement ! La vibration légère qu’émettait toujours cette saloperie de pécé a réalisé une descente parfaite des octaves successifs jusqu’à atteindre le point zéro de sa gamme. Le silence absolu. Et bien-sûr un écran noir et la certitude de ne pas pouvoir réécrire mon texte.
Certains d’entre vous sont sûrement des professionnels de la réécriture multiple du même texte jusqu’à atteindre l’architecture et la langue parfaites. Pas moi. J’écris pour expulser des pensées, pour vivre virtuellement une autre histoire que ma vie banale, pour vibrer et me laisser porter. Je parlais tout à l’heure de l’hypnose engendrée par le bruit des touches, et bien voilà que l’hypnotiseur venait de claquer des doigts. Et moi de me réveiller.
Ca faisait un moment que j’étais immobile, sans trop savoir quoi faire. L’écran était bien-sûr toujours noir, et je n’osais ni tenter de rallumer le pécé, ni le fracasser en hurlant, de peur de réveiller E.. Les flammes sont arrivées à point nommé pour me forcer à réagir. J’optai pour la deuxième solution et me mis à éclater l’ordinateur avec mes chaussons en beuglant "AU FEU !". Mes chaussons en laine de mouton que j’étais si fier d’avoir acheté directement au producteur se sont fait un plaisir de cabosser l’ordinateur. Et comme ils sont un peu joueurs, ils se sont évidemment enflammés. Bon, quelques hurlements de plus avant de les lancer dans le couloir et j’étais tranquille.
Le premier brasier, lui, devait s’embêter un poil. Et comme le meuble d’ordi est de la bonne merde de chez confo, il a commencé à gronder un peu. Puis beaucoup. J’ai bien essayé d’y mettre la couverture du canapé dessus pour le calmer mais ça l’a plutôt excité et il a fini par me l’arracher des mains. J’avais déjà essayé en vain de souffler dessus et cassé la bouteille d’eau qui traînait à côté de moi sur la table, mais ce petit con n’était plus si petit que ça. Tout en vrombissant, il gagnait du terrain et m’a forçé à contourner la table de la salle à manger qu’il commençait à dévorer, puis à me poursuivre jusqu’à la porte, qui donnait sur le couloir, où j’avais jeté les chaussons. C’est là que je me suis rendu compte de deux choses. Premièrement, ma femme ne disait toujours rien, alors que je hurlais depuis un moment et ce pas qu’à moitié. Elle avait dû ingurgiter des calmants ou un truc du genre pour s’endormir. Deuxièmement, j’avais lancé les chaussons un peu fort et, par-delà le couloir, j’avais atteint la chambre d’ami. Celle où le linge séchait. Et vu les flammes qui en sortaient, le linge devait bien être sec. Secs aussi les cartons de déménagement qui étaient, eux, bien dans le couloir depuis quelque chose comme deux mois que je devais les descendre et qui jouaient gaiement avec tous leurs copains enflammés. J’ai entendu enfin un signe de vie derrière le rideau de flammes, mais je ne voyais rien. Je criai à E. de ne pas venir dans le couloir entre deux "AU FEU !". La porte de notre chambre était toujours fermée, au bout du couloir, et bien qu’elle commençât à s’enflammer, elle n’en demeurait pas moins opaque, la salope. Je m’énervais. Je tentais de passer le couloir mais le parquet commençait à prendre, j’entendais des bruits d’explosion qui venaient de la salle de bain (ma réserve d’eau de vie ?) et les murs se languissaient de participer à la fête. Trop chaud ; Je ne pouvais pas passer. A la limite en sautant, peut-être que je glisserais jusqu’au bout ? Je serais bon pour quelques cheveux de moins mais la voix qui commençait à pleurer de peur derrière la porte qui brûlait avait vraiment besoin de moi. Je pris mon élan et tentai le tout pour le tout. Est-il utile de préciser que le parquet enflammé ne glisse plus que moyennement ? J’eus tout de même un peu de chance, puisque la porte s’ouvrait dans le bon sens et qu’étant donné la difficulté pour la fermer (les cons ont dû mal se démerder et trop peindre la tranche), nous la laissions toujours à la limite de l’entrebaillement. Toujours est-il qu’après quelques roulades pour éteindre les flammes qui s’étaient accrochées à moi, je me retrouvai par terre dans la chambre, ahuri mais entier. Ma femme s’était réfugiée dans le coin le plus éloigné de la porte et pleurait. Je lui dis quelques banalités d’une voix douce et la pris par la main. Je crois que c’est là qu’elle m’apprit qu’elle était enceinte. Elle voulait me le dire ce soir, mais j’avais soi-disant trop insisté pour qu’elle aille se coucher. Avec son rapport à rendre pour la semaine prochaine, je m’imaginais que la maladie était liée à la fatigue et au stress et je n’avais pas une seconde envisagé l’éventualité d’un début de grossesse. Je lui dis que tout était pour le mieux, que nous allions sortir, tout simplement, tous les trois, et qu’elle n’avait plus à s’en faire. Je lui dis que je l’aimais et que tout se passerait bien. Pendant ce temps, l’incendie avait gagné l’armoire de la chambre et commença à rigoler un peu avec le lit derrière lequel nous étions cachés. Je me rendais également compte que nous toussions de plus en plus. La fumée n’avait plus aucune issue de secours depuis que j’avais fermé les aérations pour empêcher les moustiques de rentrer cet été. Alors elle s’accumulait. Nous nous fîmes deux masques rudimentaires avec des mouchoirs pris dans la table de chevet et je commençai à aller voir si nous pouvions passer.
Je saute là-bas, et... Et dès que je crie, tu viens. Je te rattrape et on s’en va, okay ?
Okay
Elle avait encore la voix tremblante d’avoir pleuré et toussé, avec un accent hystérique que je ne lui connaissais pas. Je sautai de toutes mes forces dans le couloir et allai me fracasser contre le mur du fond, qui, porteur, faisait bien mal mais ne s’était pas enflammé. Je me relevai.
Le cri que je poussai fut masqué par une explosion venant de la salle de bain. Le bidon d’eau de vie. Cette fois c’était bien lui. Les flammes redoublèrent. Je hurlai.
VIEEENS, PUTAIN !
Je peux pas.
Sa voix venait en sanglots depuis l’intérieur de la chambre. Loin à l’intérieur. Le lit. Le lit devait avoir pris avec le regain de flammes créé par les vapeurs d’alcool. Je vociférai contre la chaleur qui me repoussait inéluctablement vers l’entrée et m’étranglai. Je ne sentais pas la douleur, mais la chaleur créait comme un mur solide devant moi.
VIEEENS !
Elle ne cria pas. J’entendis vaguement son abandon et j’en saisis quelques mots, dont le dernier :
"Jérémie"
Tout est silencieux, à présent. La conscience prend acte de tout, en même temps. Le rideau s’est levé. Ce n’est plus la vitre d’où j’observais le monde comme une étrangère. Ce n’est plus le filtre des illusions, le romantisme des passions, la puérilité des croyances. C’est un miroir. C’est ce que je suis. C’est ce que j’ai fait, et c’est vide. Il n’y a plus rien pour me surprendre. L’air sent l’alcool, la cigarette, le pneu brûlé, et ça ne me dérange pas. C’est logique. Je regarde les deux corps calcinés posés l’un sur l’autre. Tout va bien.
Il était arrivé dans le bistrot comme on arrive dans un bistrot, tout simplement. Il avait ouvert la porte et s’était assis à une table un peu isolée. Il avait allumé une cigarette pour éviter de donner l’impression qu’il attendait qu’on vienne le servir. Je travaillais là depuis plusieurs semaines. Il fallait que je gagne du fric. J’avais vu une annonce sur la porte. J’avais plu au patron. Partout, les gens m’ennuyaient. Je partais, sans prévenir. Là, il y avait une vie distrayante. Comprendre pourquoi on va dans un bistrot, pourquoi on vient boire son café tous les jours, pourquoi il faut de l’alcool pour draguer, compter combien on en fume quand on se fait plaquer, combien de temps on reste seul, écouter, observer, espionner. Je lui ai apporté son demi. Il avait l’air qu’ont tous les autres. Je n’ai rien vu venir. Tout est allé si vite.
Il m’a pris la main et m’a tirée vers lui. Il a collé sa bouche contre mon oreille et s’est mis à déverser des milliers de paroles. Son souffle était comme un nouvel espoir, comme l’air pur que j’avais toujours voulu avoir en moi. Je l’ai laissé m’inonder. Il s’est arrêté en me demandant si je voulais partir avec lui. Sa question était brutale. Je n’avais encore rien dit. Je ne voulais pas que ça s’arrête. J’ai ri, puis je suis sortie, sans me retourner, sans lâcher sa main. Nous avons couru jusqu’à chez moi. Nous allions être ensemble longtemps. C’était bien.
Il n’y a plus eu d’autres questions. La sienne voulait dire : signe ici, en bas de la page, on la remplira après. J’ai signé. Je n’avais ni besoin de savoir pourquoi il me racontait tout ça, ni envie de savoir si c’était vrai. Je l’écoutais comme on lit un roman et ce petit garçon de huit ans qu’il me décrivait prit forme dans mon imagination. Son rêve enfantin me fascinait et je voulais voir jusqu’où ses délires fantasmagoriques nous conduiraient, de quelle sorte d’énormité il allait s’enquérir pour tromper mon incrédulité et me tenir en haleine jusqu’au bout de l’histoire. Il était doué. Je ne savais pas encore que j’en frémirais parce qu’à côté du trentenaire dont je ne savais encore rien, le petit garçon de huit ans était un enfant de choeur, aussi parce que j’avais posé comme un préalable à la véracité qu’un enfant de huit ans qui enfermait son cousin durant une semaine dans le placard de sa chambre ne pouvait pas être totalement vrai. Tout le reste n’allait être que fiction.
Le cousin était venu sans prévenir. Il n’y avait personne à la maison. Il semblait plus fort que lui, mais la première gifle le surprit et le coup de poing lui coupa le souffle. Il voulait juste se moquer un peu en mettant ses lunettes de plongée et en imitant ce qu’il trouvait ridiculement assimilable à une grenouille articulée. La gifle vint sonner le coup de sifflet. Le coup de poing vint stopper les rires. Le cousin fut ligoté, scotché et enfermé dans le placard. La semaine suivante, il rouvrit l’armoire et jeta le corps dans une benne à ordures. Tout le monde crut d’abord à une fugue, puis à un enlèvement. Personne ne trouva jamais le cousin.
Le petit garçon de huit ans grandit tranquillement. Les turbulences semblaient sporadiques. Il n’y eut pas d’autres cousins dans les placards, juste quelques bagarres à l’école, quelques vols dans les épiceries, quelques fugues nocturnes pour chasser les chats errants et les noyer dans la rivière. Il devint, à quinze ans, le plus fidèle allié d’une troupe de majorettes qu’il aimait suivre partout où elles faisaient les guignols en public. Elles avaient ritualisé une bise sur le front du jeune homme après chaque prestation et toutes étaient d’avis que la ronde devait continuer, qu’il y avait une fête après la fête, que le jeune homme si menu était sans danger. Il prit goût à ce privilège et crut utile que les bises sur le front descendent peu à peu et que chacune des douze majorettes soit isolée et possédée. La première fut assez docile, et heureuse. La seconde, un peu moins. Elle résista, repoussa puis finit par se moquer. Elle fut découpée. Personne ne la trouva.
Je riais. J’étais sur un campus à l’Américaine. Tout était rose et bleu. Il y avait ces grands gymnases et ces terrains de football, les beaux garçons qui courent autour, les jolies filles apeurées qui pleurent sur les gradins. Et l’angoisse qui s’installe transforme les rêves d’adolescents en cauchemars de clichés. Le reste n’était qu’un fil conducteur classique où le jeune homme poursuit ses études, pique la voiture de ses parents pour rejoindre des copains sur les décharges publiques, fumer les premières cigarettes, continuer à croire que tout est possible, arrêter les trains, provoquer la police. Le jeune homme a eu tout ce qu’il voulait : les formations, les concours, le salaire, l’appartement. A vingt-quatre ans, il avait été plus délinquant que la moyenne des hommes de son âge, mais ne s’en sortait pas si mal. Il crut que la vie lui appartenait bel et bien, que les efforts qu’il avait fournis lui donnaient un droit de justice sur le monde qui l’entourait. Il avait brûlé des voitures mal garées, estropié un dealer malhonnête, égorgé tous les chiens qui polluent les trottoirs. Chaque nuit, il plongeait dans la ville, porté par un désir missionnaire. Il jeta son dévolu sur la pauvreté urbaine que les clochards montraient sans pudeur. Il offrit du pain et des cigarettes, parla aux uns et aux autres. Certains se laissèrent conduire dans les centres d’urgence. D’autres restèrent sur les bancs, aspergés d’alcool et brûlés vifs.
Le feu. Tout a brûlé. Tout va bien.
Je cherche les détails qui auraient dû m’alerter. L’histoire était trop parfaite. Pas de tremblements dans la voix. Un murmure impeccable. Un côté "grande gueule" inévitable dans ce qui était encore une phase de la drague. Un besoin de redorer le blason d’une vie insignifiante. J’ai trouvé ça touchant, transparent, à la fois grossier et généreux. Je lui aurais pardonné. J’ai manqué de temps. Tout est allé si vite.
Le feu est le meilleur remède expiatoire. Toute essence s’échappe de n’importe quel corps en fusion. Il y a la lutte, puis la fuite. Ce qui se soumet ensuite est vide. Le reste n’est que carcasse. La fumée a tout emporté. Ce qui est vrai pour l’arbre est vrai pour l’homme, sauf que pour l’homme, il y a l’âme. Il faut sauver les âmes.
Il m’a dit qu’il allait me montrer comment les âmes se débattaient dans les corps, comment tous se contorsionnaient devant l’effroi, comment les visages se masquaient de grimaces, comment les bouches s’agrandissaient démesurément, laissant échapper un cri de douleur insupportable, comment les bras se tendaient vers l’avant révélant le souvenir universel des premiers pas, de maman, plus loin, trop loin, qui nous attrapera en vol si nous chutons. Il trouvait magnifique une telle similitude, une telle acceptation face à la vérité. Les personnalités s’évadaient dès les premières minutes et les corps avaient tous les mêmes réactions en chaîne, ne devenant plus qu’une simple mécanique, comprenant et acceptant l’irréversibilité et la promiscuité de la fin.
Il a repris ma main et m’a emportée. Il y avait une force puissante, une jubilation démesurée. Nous avons couru aussi vite qu’en sortant du bistrot. Il n’y avait pas de hasard dans la destination. Cette fois, c’était lui qui conduisait. Nous avons sonné au portail d’une petite maison de ville. Un homme a ouvert. Ils se connaissaient. Nous n’avons pas eu de mal à entrer. Nous y avons même été invités. Quelques banalités s’échangèrent avant d’entrer dans le vif du sujet : le petit trafic de putes qu’ils avaient combiné ensemble, l’argent qu’il piquait aux plus demandées, le manque cruel de respect qu’il avait eu envers lui, le besoin de récupérer son dû, de réparer ses fautes. C’est là que tout est devenu vrai : les chats noyés, les chiens égorgés, le cousin, la majorette, les clodos, la rédemption des âmes, le pouvoir de juger. Il s’est levé brutalement et tout en bousculant l’homme, il a sorti une bouteille d’alcool et s’est mis à l’asperger. Il le maintenait avec force au bout du bras tout en fouillant dans sa poche et s’est mis à hurler : "Regarde ! Regarde comment on sauve les âmes". Il a craqué une allumette et l’a jetée aux pieds de l’homme. La vérité refit surface : les contorsions, les grimaces, la bouche qui s’ouvre démesurément, le cri insupportable, les bras qui se tendent, l’acceptation, l’effondrement.
Il riait. Il sentait l’assouvissement de sa puissance. J’ai su que ce serait le seul moment où il serait faible, parce qu’il y avait dans la perfection de sa nature une véritable croyance qui le rendait aveugle : la jouissance du héros, l’invincibilité du justicier. J’ai su que cette même perfection allait se retourner contre moi, contre ma complicité, mon regard d’effroi désapprobateur, ma peur. J’ai su qu’il n’y avait qu’une seule issue. Je l’ai poussé contre le mur avec une chaise pour arriver à le projeter au sol. Il s’est effondré. Je l’ai aspergé d’alcool et j’ai craqué une allumette. La vérité, encore, effroyable : une telle similitude, une simple mécanique, la promiscuité de la fin.
Rien de magnifique.
C’est logique. Il n’y avait pas d’autres solutions. Il y aura la justice, la peine. Je n’ai plus peur. Je me sens soulagée. Je n’ai pas sauvé ses âmes. J’ai sauvé d’autres hommes. Tout va bien. Je regarde les deux corps calcinés posées l’un sur l’autre. Je crache sur celui du dessus.
"Sale con !"
Je n’avais encore rien dit.